Feux de paille


Le chemin vert

Passée la dernière maison la route mène au carrefour que garde un étrange calvaire de granit. La croix porte en son relief la sculpture d’une forme humaine. Le corps s’étire sur des jambes trop courtes, la tête est démesurée, les maigres bras filiformes. Ombre immortelle aux portes du village endormi. Je caresse l’âme truculente de l’artiste inconnu. La pierre brûle mes doigts. Mon regard s’agite. Gage d’éternité, la lumière du jour indique la voie à suivre. J’obéis à l’invisible.

Le chemin solitaire irrigue l’île verte. Sur ces flancs, un vieux mur abrite quelques fleurs violettes au parfum délicat qu’accompagnent de petites fougères. Grignotée par la mousse et l’oubli la roche se contente du souvenir des générations disparues. Fidèle à la pierre dorée un lézard fait corps avec elle. Où peut bien mourir ce regard éternel ? Le vent léger chuchote dans la muraille qui frémit. Au delà plane un silence troublant.

Libre, le chemin glisse sur le bocage entraînant avec lui des poussières de rêves. Errance sublime dans un sentier désert ! Une haie de noisetiers éclaire la broussaille alors qu’une souche séculaire invite au repos. L’écho des songes emplit le feuillage d’un chêne meurtri qui semble m’interroger. Perchée sur un poteau, une buse immobile scrute la prairie. A l’affût de sa prochaine victime. Je poursuis l’invitation au voyage qui me conduit, de loin en loin, à des pensées abolies.

Sous mes pieds la terre hésite entre les cailloux perdus et les touffes d’herbes sauvages. Le murmure d’un ruisseau porté par l’onde fragile égaye la plaine. Je souris à sa frêle innocence. Volupté tranquille d’une brindille qui frissonne. Les fleurs passives sont à peine distraites par la course infini de l’eau. Tourbillonnante, fière insoumise, elle continue de chanter pour le plaisir de la muse.

Une lourde barrière de bois ferme l’entrée d’une pâture. La haie s’encanaille engloutie par l’herbe folle. A l’horizon l’écume verte roule au gré du vent. Un paysan a abandonné une charrue d’un autre âge dans la bruyère cendrée. Le métal couvert d’une rouille sanglante pleure. Il ne reste plus que la semaille du temps qui passe. Une essence profonde annonce la forêt toute proche. Je te quitte, minuscule amour car c’est l’heure exquise où la clairière chérie fait danser les vieilles légendes oubliées.


Sentiers Poétiques ©1997, 98 par Vincent Di Sanzo
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