COLETTE
1873 - 1954

Un pays que j'ai quitté

J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher
Qu'à cette heure, si épanouie au soleil, toute une chevelure
embaumée des forêts; rien ne peut empêcher, qu'à cette heure,
l'herbe profonde y noie le pied des arbres d'un vert délicieux
et apaisant, dont mon âme a soif.

Viens, toi qui l'ignore, viens que je te dise tout bas le
parfum des bois de mon pays, égale la fraise et la rose.
Tu jugerais que l'automne pénètre et meurtrit le feuillage
tombé, qu'une pomme trop mûre vient de choire, et tu le
cherches, et tu le flaires, ici, là-bas, tout près.

Et si tu passais en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure
où la lune ruisselle sur les meules rondes, tu sentirais à leur
parfum s'ouvrir ton coeur, tu fermerais les yeux et tu laisserais
tomber la tête lourde d'un muet soupir.

Et si tu arrivais un jour d'été dans mon pays au fond d'un
jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleur,
si tu regardais bleuir au lointain la montagne ronde où les
cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur
mauve et poussiereux, tu m'oublierais et tu t'assoierais pour
n'en plus bouger au terme de la vie.


Le Cahier à Spirales ©1996, 1997 par Vincent Di Sanzo
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