FELIX ARVERS
1806 - 1850

Mes heures perdues

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

A l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.


        La ressemblance

Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse
Au milieu des parfums respirer la mollesse,
        En ce voluptueux séjour,
Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre,
Les voiles enlacées semblent, pour un mystère,
        Eteindre les rayons du jour,

Ne t'enorgueillis pas, courtisane rieuse,
Si, pour toutes tes soeurs ma bouche sérieuse,
        Te sourit aussi doucement,
Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente,
Ma main sur ton sein nu s'égare, si brûlante
        Qu'on me prendrait pour un amant.

Ce n'est point que mon coeur soumis à ton empire,
Au charme décevant que ton regard inspire
        Incapable de résister
A cet appât trompeur se soit laissé surprendre
Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
        Mon pauvre enfant ! ni mériter.

Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures,
Ce cou, ces bras meurtris d'amoureuses blessures,
        Ces transports, cet oeil enflammé,
Ce n'est point un aveu, ce n'est point un hommage
Au moins : c'est que tes traits me rappellent l'image
        D'une autre femme que j'aimai.

Elle avait ton parler, elle avait ton sourire,
Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire,
        Et semble implorer un soutien;
Et de l'illusion comprends-tu la jouissance ?
On dirait que son oeil, tout voilé d'innocence,
        Lançait des feux comme le tien.

Allons : regarde-moi de ce regard si tendre,
Parle-moi, touche-moi, qu'il me semble l'entendre
        Et la sentir à mes côtés !
Prolonge mon erreur : que cette voix touchante
Me rende des accents si connus et me chante
        Tous les airs qu'elle m'a chantés !

Hâtons-nous, hâtons-nous ! Insensé qui, d'un songe
Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
        Espère encor le ressaisir !
Qu'à mes baisers de feu ta bouche s'abandonne;
Viens, que chacun de nous trompe l'autre et lui donne
        Toi le bonheur, moi le plaisir !


Le Cahier à Spirales ©1996, 1997 par Vincent Di Sanzo
vous pouvez envoyer un courrier à l'adresse suivante : vdisanzo@teaser.fr
ou bien signer le livre d'or.