|
|
|
Reflux
Quand le sourire
éclatant des façades déchire le décor fragile
du matin ; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les
rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble
ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je
suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot
du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à
moi - de la vie qui tressaille à la surface de la main au sourire
mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée. La distance
parcourue d'une seule traite sans arrêt, dans les jours sans clarté
et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain,
secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée
qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps
enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière
des ombres. Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang
léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il
court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes
les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué,
ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort
debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort.
Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer
mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les
murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue.
Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par
l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de
la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle
de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle,
le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de
l'égoïsme et les dérisions tranchantes de l'esprit.
(Ferraille). |