CLAUDE MALLEVILLE
1596 - 1647

Elégie

Philis, quitte pour moy cette humeur trop farouche,
Flatte mes passions, approche-moy ta bouche,
Et du plus doux baiser que l'amour puisse offrir,
Appaise le tourment que tu me fais souffrir.
Ah ! mon Dieu, je le sens et mon ame embrasée
Reçoit en ce baiser la celeste rosée !
Philis, cette liqueur que tu me fais gouster,
D'un charme nompareil vient mon coeur enchanter.
C'est l'unique aliment des ames bienheureuses,
Le remede fatal des flâmes amoureuses,
Le nectar que Venus donne à son favory
Et le laict dont Amour comme enfant est nourry.
O baiser, pour chanter les graces que vous faites,
Il me faut un langage aussi doux que vous estes.
Il faut que mon discours ayt d'aussi vives fleurs
Que celles dont sa lévre emprunte les couleurs,
Que le miel que sa bouche en la mienne distille,
Et que mesme son feu passe jusqu'à mon stile.
Et certes le jasmin, les rozes et l'encens
N'ont rien de comparable à l'odeur que je sens
Alors que le doux air qui sort de son haleine
Esvante les ardeurs de ma cuisante peine.
Tout ce qu'ont les zephirs de plus delicieux,
Tout ce que l'Arabie a de plus precieux
Et tout ce que l'Olimpe en ses pompes supresmes
Offre de plus exquis aux bouches des dieux mesmes,
Ce baiser me le donne, et ses charmes sont tels
Que je ne me tiens plus du nombre des mortels.
La liqueur que je gouste est le jus de cette herbe
Qui d'un simple pescheur fit un dieu si superbe,
Et qui, le dépoüillant de toute impureté,
Le combla des douceurs de l'immortalité.
O chef-d'oeuvre du ciel ! ô sujet de ma joye !
En ce baiser humide où mon ame se noye,
Il semble que ta langue avecque ses appas
Demande sans parler si je ne t'ayme pas.
Oüy, je t'ayme, Philis, et d'une amour si forte
Qu'à tout autre desir mon coeur ferme la porte.
C'est en tes seules mains que j'engage ma foy.
Je ne reconnois point de puissance que toy
Et ne veux consacrer mes travaux et mes veilles
Qu'à l'immortel honneur de tes rares merveilles.
Mais veux-tu rallumer par un second baiser
L'ardeur que le premier a tasché d'appaiser,
Et par mille souspirs qui rameinent ma flame
Veux-tu faire un brasier au milieu de mon ame ?
Veux-tu me consumer dans tes embrasemens
Et suspendre ma vie en des ravissemens ?
O dieux, qu'en tes faveurs je t'esprouve cruelle !
Que ce remede est doux, mais qu'il est infidelle !
Que ta compassion a pour moy de rigueur
Et que ta douceur mesme est amere à mon coeur !
Philis, reprens pour moy cette humeur si farouche ;
Ne flatte point mes voeux, n'approche point ta bouche,
Et du plus doux baiser que l'amour puisse offrir,
N'irrite point le mal que tu me fais souffrir.


Le Cahier à Spirales ©1996, 1997 par Vincent Di Sanzo
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